Le colloque « Technosciences, environnement, santé, risques, gouvernance et société », sous la responsabilité conjointe de Mme Louise Vandelac (directrice de l’Institut des sciences de l’environnement, UQAM) et de M. Frédérick Lemarchand (co-directeur du Pôle Risque de la Maison des sciences humaines, Université de Caen-Basse Normandie), s’est déroulé les 9 et 10 mai 2011 dans le cadre du 79e congrès de l’ACFAS, ouvrant une vaste semaine d’activités scientifiques sur le thème santé-environnement.
Ce colloque avait pour objectif de mieux comprendre les enjeux de la décision publique et des articulations technosciences et démocratie à travers l’examen de plusieurs générations d’innovations des domaines de la chimie (perturbateurs endocriniens et polytoxicosensibilité), du génie génétique (transgénèse végétale), des nanotechnologies (agroalimentaires) et de quelques dossiers d’actualité (amiante, gaz de schistes, centrales nucléaires et géoingénierie). Il a permis de réunir près de quarante scientifiques de France et du Québec d’une dizaine de disciplines différentes des sciences humaines et sociales, naturelles et de la santé, dans une approche interdisciplinaire permettant d’analyser la genèse, les enjeux, les volontés politiques et les stratégies de mise en œuvre de ces dossiers.
Introduction
Mme Vandelac et M. Lemarchand ont rappelé l’importance – dans l’actuel contexte de crise écologique et sanitaire menaçant les ressources vitales et la santé des êtres, des populations et des écosystèmes – de dénouer les enjeux socioéconomiques et politiques contribuant, à travers plusieurs générations d’innovations technoscientifiques, à modifier littéralement les paysages et les vivants. Ainsi, la nécessité de renouveler l’approche écosanté et de repenser les questions d’évaluations scientifique et sociale, d’encadrement public, de responsabilité, de mobilisation des savoirs et de démocratisation des technosciences s’impose afin de mettre en œuvre des politiques écologiques et sanitaires globales, intégrées et soucieuses de coûts évitables.
Vue d’ensemble
Le colloque s’est ouvert sur la présentation d’un bilan du second Forum international Sciences et démocratie (G. Bibeau) suivi par celles de plusieurs dossiers d’actualité après quoi quatre thématiques ont été abordées :
- Perturbateurs endocriniens/Polluants persistants/Hypersensibilité environnementale
- Contaminants environnementaux et santé prénatale et infantile
- Technosciences/Biotechnologies/Nanotechnologies
- Transformations sociotechniques, responsabilités et participation publique.
Malgré leurs spécificités, les dossiers présentés ont permis de dégager plusieurs lignes de convergence, dont:
- l’importance de la responsabilité des pouvoirs publics dans le développement de certaines orientations technoscientifiques marquées par l’incertitudes dont la rentabilité semble fondée sur l’externalisation des risques et sur une visée à court terme pour le bénéfice de quelques uns plutôt que selon une envergure sociétale sur le long terme et l’insuffisance des règlementations sur des risques dont les limites sont toujours repoussées;
- la déficience de l’évaluation de risque sanitaire devant la complexité des enjeux, l’évaluation n’étant plus adaptée aux technosciences développées actuellement, ni par le processus (analyse substance par substance, fardeau de la preuve sur la société civile), ni par les concepts théoriques qui la sous-tendent (relation dose-réponse de la toxicité et effets à de faibles doses);
- une opposition entre pouvoir exécutif et « société civile », alors même que plusieurs citoyens (chercheurs, politiques, évaluateurs…) sont conscients de la déficience du processus d’évaluation de risque en appui à la décision ;
- dans ce contexte, la nécessité d’une approche inter-disciplinaire et même trans-disciplinaire pour définir adéquatement les questions tant du point de vue des sciences naturelles qu’humaines afin de couvrir les enjeux sanitaires, environnementaux et socio-économiques de la façon la plus complète possible ;
- la nécessité d’une démocratie participative, grâce à un transfert d’informations multidirectionnel, afin de rétablir la confiance entre les citoyens, l’État (et ses institutions), les experts, les industriels, etc.
La nécessité d’une évaluation scientifique indépendante et fiable
L’apparition d’effets négatifs du progrès technique et les incertitudes inhérentes au champ de la santé environnementale ont contribué à l’émergence d’un questionnement sur le statut de la science et de l’expertise dans la production et la régulation des problèmes sanitaires environnementaux. Des conflits se cristallisent sur les développements technologiques, dont les produits sont largement répandus sur le marché, alors que leurs effets sanitaires ont été insuffisamment évalués, comme les nanotechnologies, les ondes électromagnétiques ou les biotechnologies (R. Boutrais).
Que l’on considère le dossier de l’amiante (Dr. F. Turcotte), celui du nucléaire (Dr. E. Notebaert), du gaz de schiste (Pr. N. Mousseau), des organismes génétiquement modifiés (OGM) (E. Darier, Pr. G.E. Seralini) et des pharmacultures (plantes transgéniques visant à produire des molécules pharmaceutiques) (M.H. Bacon), ou encore de la géoingéniérie (D. Bronson), l’imaginaire commun du productivisme entraîne le même aveuglement de toute la classe politique et de toute une variété de professionnels qui, oublieux de leurs obligations éthiques, trahissent leur devoir de solidarité envers la société pour faire prévaloir une prospérité immédiate et éphémère en contradiction totale avec le concept de développement durable.
Un changement de paradigme toxicologique
Les enjeux sanitaires pour l’espèce humaine se situent également dans la mise sur le marché de milliers de molécules chimiques, dont certaines présentent des propriétés toxiques particulières de perturbation endocrinienne ou de persistance, tant dans les fluides et tissus biologiques que dans l’environnement. Certaines pathologies, telles les hypersensibilités environnementales et sensibilités chimiques multiples – syndrome symptomatique de la dispersion massive des produits chimiques résultant d’une intolérance aux produits chimiques à des niveaux d’exposition habituellement tolérés par la population générale et qui toucherait 3 à 4 % de la population canadienne- ne sont officiellement reconnues que sporadiquement par certains pouvoirs publics et services de santé (Dr. P. Auger, G. Nadeau, M. Gaudet). Pourtant, cette reconnaissance, alliée à un traitement approprié et à des adaptations du cadre de vie constitue des conditions essentielles à l’amélioration de l’état de santé de ces personnes leur permettant d’avoir des conditions de vie plus décentes.
Le cas des perturbateurs endocriniens met en relief les limites des approches actuelles en matière d’organisation de la recherche scientifique et d’élaboration des politiques publiques relatives à la contamination chimique de l’environnement. En juin 2010, le Réseau des femmes en environnement rassemblait vingt-cinq chercheurs et gestionnaires des milieux académiques et gouvernementaux travaillant sur l’exposition et/ou les effets des perturbateurs endocriniens dans l’environnement et sur la santé humaine afin de faire le point sur ces défis ; le travail s’est poursuivi cette année lors d’un second colloque, résumé par ailleurs (L. Parent).
Ces substances affectent aussi l’enfant en devenir dès sa conception puisqu’il est exposé à une large diversité de contaminants susceptibles d’altérer négativement sa croissance et son développement (L. Takser, C. Vaillancourt, D. Saint-Amour). Pourtant, peu de réglementations existent pour protéger la grossesse et le fœtus contre les effets des contaminants, bien que le passage placentaire des contaminants, les propriétés proches de celles hormones naturelles et les effets détectables à faibles doses chez l’animal nous amènent à nous interroger sur la protection adéquate des enfants en développement. Des stratégies de réduction à la source s’imposent; des stratégies de prévention doivent également être favorisées.
La nécessité de mettre de l’avant le principe de précaution
Si les technosciences se développent à vive allure, comme les communications sur la géoingénierie (D. Bronson), les pharmacultures (M.H. Bacon) et les nanotechnologies (F. Maniet, S. Beaudoin) l’ont souligné, d’autres exemples démontrent qu’il est possible de contenir leur expansion tant qu’une démonstration satisfaisante de leur « non nocivité » n’est pas faite, comme c’est le cas pour les OGM alimentaires. A cet égard, le développement cultural des OGM agricoles est un échec, non seulement en Europe mais dans 150 pays du monde signataires du protocole international de respect de la biodiversité, dit de Carthagène.
En Europe, une alliance entre société civile, scientifiques, experts, agriculteurs et bien d’autres a confiné les cultures des OGM alimentaires sur le continent américain en rendant obligatoire la traçabilité, donc la visibilité, et en débattant largement des contrôles sanitaires et environnementaux. L’Europe dispose aujourd’hui d’une législation commune, entraînant la limitation des terres agricoles couvertes d’OGM à seulement 0,05% du total, contre 98% des surfaces cultivées sur le continent américain) (Pr. G.E. Seralini).
Au Canada, un groupe d’experts, mis sur pied en 2001 par la Société royale du Canada à la demande du gouvernement fédéral, a établi une liste de 58 recommandations. Ce rapport décrit en fait les failles de l’approche des politiques gouvernementales en Amérique du nord en général, que ce soit au niveau de «l’équivalence en substance», de l’absence de transparence des données scientifiques et de contre-expertises scientifiques indépendantes des entreprises de biotechnologie. Pourtant, ces recommandations, qui constituent toujours à l’heure actuelle la synthèse la plus complète et la plus rigoureuse sur le plan scientifique sur le sujet des OGM, sont restées largement ignorées 10 ans après leur proposition alors que plusieurs dossiers en plein développement, comme le saumon et la luzerne OGM et le porc transgénique devraient appeler à beaucoup plus de vigilance (E. Darier).
La nécessité et la difficulté de transmettre des informations, par nature souvent très complexes, de façon non biaisée au plus grand nombre de citoyen-ne-s rend également difficile la possibilité de faire contrepoids à une industrie dont les moyens financiers dépassent très largement ceux des groupes de pression, qu’ils soient scientifiques, environnementaux ou issus de la base et des différentes régions concernées par ces problématiques. Il s’agit bien ici d’un travail de transmission et de démocratisation de l’information afin que nous puissions collectivement choisir les meilleures avenues politiques possibles. Néanmoins, de nombreuses associations abordent les impacts sanitaires de l’environnement dans leurs actions et des collectifs se sont récemment formés spécifiquement autour de cette problématique en France (médecins, femmes, étudiants, etc.). Les acteurs associatifs s’emparent de la santé environnementale pour exprimer des revendications plus larges, portant sur l’utilité du progrès, l’ordre des valeurs, les modèles de production industriels et agricoles, de consommation et la place de l’humain dans l’innovation (R. Boutrais, E. Deléage, M.A. Devynck). Ces mouvements développent des répertoires d’action novateurs pour gagner en efficacité (R. Boutrais). De plus, depuis une trentaine d’années, des approches écosystémiques ont émergées en réponse à la nécessité de répondre à la complexité grandissante des problématiques liant la santé et l’environnement. Ces approches favorisent une plus grande participation des personnes interpellées par la problématique et l’intégration de multiples savoirs comme passage obligé vers une démocratisation des savoirs (J. Saint-Charles). Les analyses prospectives des éléments déclencheurs des changements de modes de vie (M. Cordelier), les analyses des systèmes d’action et des relations d’influence/pouvoir (S. Juan, D. Pécaud), l’étude des paramètres de production de résultats socialement et politiquement acceptables (M.P. Baudin-Maurin, N. Richter), et celles étudiant la toxicité (C. Amiel, C. Vaillancourt, C. Vélot) ou effectuant un état des lieux sur un sujet donné (P. Krzywkowski, A. Morange, Dr. J. Spiroux,) participent de concert à l’évolution des questions selon une approche globale et intégrée en posant un regard différent sur les objets analysés. Plus diffuse, plus partagée, l’expertise d’aujourd’hui illustre un changement de paradigme de la vie sociale (D. Pécaud).
Conclusion
Mettre la question santé-environnement au centre des politiques publiques implique de redéfinir la santé environnementale à partir de la croissance, et même de l’épidémie des maladies chroniques et non plus seulement de la pollution des milieux. L’environnement devrait dorénavant être défini comme incluant l’alimentation, le mode de vie, l’environnement social et ne pas être limité à la seule pollution physico-chimique (Pr. A. Cicollela). Grâce à l’examen renouvelé des risques et des impacts socio-économiques, environnementaux, sociaux et sanitaires qui y sont liés, ce colloque a contribué à mieux cerner les enjeux socio-anthropologiques qui s’y jouent, les changements de paradigmes qu’ils annoncent et les efforts de renouvellement théorique et de démocratisation des savoirs auxquels ils nous convient (L. Vandelac et F. Lemarchand). Il a mis de l’avant les limites des modèles actuels de gouvernance, mais surtout les avancées en cours qui permettront le développement de nouveaux paradigmes tant en sciences naturelles que sociales et la nécessité d’une transversalité des savoirs et des connaissances. Max Roy, président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), nous a fait l’honneur de clôturer ce colloque, soulignant l’extrême diversité de ses intervenants et la richesse que cela représentait au plan scientifique et pour le Québec.
Les actes de ce colloque seront publiés dans un numéro spécial de la revue scientifique électronique en sciences de l’environnement VertigO, en 2012.